mercredi 7 septembre 2011

Cuiaba/Chapada 30/31 aout 01/02 sept

Lundi 30 aout
Je frappe à grands coups la petite porte écaillée de la Pousada Verde. Pas de réponse. Je récidive de plus belle. Une fois passé le vacarme métallique et creux des chaînes cadenassées résonnant sur le bois, un lourd silence s’installe. J’interroge du regard le chauffeur de taxi adossé nonchalamment à sa voiture. Il hausse les épaules d’un air sympathique mais indifférent. Je regarde encore une fois la porte close avec impuissance, puis me décide à remonter dans le taxi à la recherche d’une autre auberge de jeunesse pour la nuit. Quand la voiture démarre, je crois entendre une voix que le chauffeur décide d’ignorer, trop heureux de continuer sa course. J’atterris quelques rues plus loin au Hi Hostel de Cuiabá qui ne ressemble en rien au Hi Hostel accueillant et convivial de Bonito. On m’attribue un lit dans un dortoir de seize personnes, complètement vide. L’immense pièce a des airs de chambrée militaire soviétique. La chaleur est étouffante : trente-neuf degrés en pleine nuit ! Je suffoque rien qu’à imaginer la journée de demain. Je partage ma douche avec un petit lézard d’un jaune transparent qui évite les éclaboussures en zig zag puis se fige au mur ou au plafond et me fixe comme un petit voyeur. Une grosse blatte s’amuse à faire des pointes d’un côté à l’autre du sol en ciment. J’ai presque l’impression que je dérange. Je m’étonne du sommeil profond et serein dans lequel je sombre. Quand je pense au nombre de fois ou, dans ma petite Casita Azul pourtant si familière à Buenos Aires, je passais de longs moments immobiles à analyser le moindre bruissement suspect dans la nuit, le cœur battant la chamade, l’imagination à l’affût de n’importe quelle ombre ou recoin inquiétant… Ces angoisses me semblent bien futiles à présent. Ne serait-ce pas le manque d’aventures qui nous pousse à nous infliger toutes ces frayeurs ? Quoi qu’il en soit, je me suis involontairement épargné ces moments désagréables depuis mon départ. J’espère continuer ainsi.

Mardi 31 août.

Il est à peine 8h30 quand je rends les clefs. Mes sacs, le gros sur le dos et le petit par-devant, me donnent des airs d’escargot enceinte. Je me dirige vers la Pousada Verde avec la ferme intention de m’y installer. La chaleur est déjà infernale et le moindre dénivelé épuisant. Les femmes sous leurs ombrelles me regardent du coin de l’œil. Elles doivent sans doute penser que je n’ai pas choisi le meilleur plan pour me trouver un mari riche qui m’emmènera au shopping. La ville abonde de centres linguistiques pour une jeunesse tournée vers l’avenir et l’étranger. Je passe aussi devant une de ces « églises télévisées » où un homme aux allures de tribun politique gesticule devant son micro. Puis un passant plutôt bavard décide de faire le chemin avec moi. Je suis assommée par la chaleur et le roulement continue ses questions. Mes réponses essoufflées semblent pourtant l’inspirer. Il sort bientôt un iPhone de sa poche et fait défiler toutes sortes de paysages de la région. J’arrive enfin devant la Pousada et salue mon compagnon qui continue sa route sous le soleil de plomb en regardant ses photos. La Pousada n’est qu’une humble mais charmante petite maison dans la vieille ville de Cuiabá, tenue par un père et son fils. Un havre de paix ou chatons joueurs, rayonnages de vieux vinyles et hamacs alanguis se partagent le patio. Au fond, un petit jardin aux parfums sucrés offre des mangues fraîches. Du linge coloré sèche au soleil, des poussins suivent leur mère qui picore… On se croirait à la campagne… Une rapide douche et je suis de nouveau dans les rues. Cette fois je flâne, usant mes ballerines sur le pavé chaud du centre. Je m’entiche peu à peu du charme de la vieille ville, de ses maisons coloniales aux murs décolorés par ce soleil, dictateur d’un ciel exclusivement bleu. Des annonces publicitaires d’un autre âge s’échappent des hauts parleurs accrochés à chaque lampadaire, véritable bande originale de ma ballade. J’entre dans une galerie, sort d’un petit musée, découvre une église, m'étonne devant une étrange cathédrale, traverse une place. Je me désaltère à grands verres d’eaux de coco et cherche le moindre recoin ombragé pour fuir cette chaleur foudroyante. Je déjeune à la Peixeria Popular, un restaurant de poisson dont les gigantesques portions me font culpabiliser d’être seule. Je fais de mon mieux pour terminer les plats qui forment une grande farandole de couleurs et saveurs sur la table. En vain. Je sors repue et complètement sonnée par la chaleur. Il ne fait pas moins de quarante et un degrés. Je rentre me mettre au frais à la Pousada pour une sieste tropicale.
Le soir venu, je vais faire un tour praca Popular, le rendez-vous de la jeunesse cuiabensse. Les terrasses sont bondées, la musique live s’échappe des bars, se mélange, et forme des harmonies improbables dans ce festif brouhaha. Une batida de coco sans alcool (la chaleur est telle que je ne veux pas prendre le risque de refaire un coup de chaud comme à Bonito), une longue conversation avec Elisa sur skype et je vais rejoindre Morphée. Demain je vais tôt à Chapada, petite ville touristique connue pour ses falaises aux couleurs du Grand Canyon, ses nombreuses cascades et son petit monument qui dispute à Cuiabà le centre géodésique de l’Amérique du Sud. Ne me demandez pas de vous expliquer, j'ai du mal à comprendre pourquoi de nombreuses personnes en pleine quête spirituelle font des rondes autour du minuscule monument par lequel il est représenté.
Mercredi 1er septembre.
Je fais la connaissance de Joa do Bosco, mon guide pour la journée. Nous filons sur la route qui traverse des champs de cotons en pleine récolte. De gros blocs compacts emprisonnent et transportent ces petits bouts de nuages. Des camions soulèvent la poussière rouge du sol, joli contraste avec le blanc des champs.
La plupart des sites de Chapada sont fermés pour cause de travaux. On s’active pour la coupe du monde de football de 2014. Une coupe du monde que j’ai du mal à imaginer dans cette région tranquille. Je pense déjà aux cars bruyants de supporteurs excités et saouls jetant leurs cannettes de bières dans un Pantanal habitué à un écotourisme plus respectueux.
La saison sèche apporte son lot de feux laissant une légère fumée qui brouille l’horizon et donne un goût âpre à l’air brûlant. J’admire de loin le fameux voile de la mariée, presque asséchée en cette période de grande canicule, mais qui est d’ordinaire une élégante et majestueuse cascade plongeant de quatre-vingts mètres depuis une falaise ocre au cœur du cerrado. En bas, elle forme un point d’eau dans lequel mon père se baignait il y a presque quarante ans. Puis je vais me rafraîchir dans les piscines naturelles des cachoeira da Martinha. Je me glisse dans l’eau fraîche avec délice, échappant enfin à cette chaleur torride. Je profite de cette oasis rafraîchissante et tranquille jusqu’en fin d’après-midi.
À peine de retour à Cuiabá je vais me poser dans le Frans café de la Praca Popular pour profiter de son air climatisé. Je savoure un merveilleux sorbet d’acai (fuit d’Amazonie) avec des fraises. La connexion internet me permet une longue conversation avec les Manook qui m’avertissent qu’ils ont retrouvé Odette, fille de la famille chez qui mon père avait vécu une année entière… Il y a quarante ans ! Quelques minutes plus tard, je reçois un coup de fil d’Odette qui m’invite à passer quelques jours chez elle à Chapada. Comme je dois passer la journée du lendemain à Nobres, le Bonito du Mato Grosso du nord, nous nous arrangeons pour nous retrouver le surlendemain à la gare routière de Chapada. La climatisation et internet, sans oublier les merveilleux thés du Frans, me font laisser filer l’heure. Les serveuses me prennent en sympathie et ne me laissent plus partir, me posant une multitude de questions sur mon voyage et ma vie en général. Je les abandonne pourtant en leur promettant de revenir.
Je n’ai pas passé une heure à la Pousada que quatre nouveaux venus m’accostent. Leur petite troupe, moitié française moitié hollandaise, part demain pour le Pantanal. Ils veulent connaître la vie nocturne de Cuiabá et Joël, l’aubergiste, m’a conseillée comme guide, à mon grand étonnement. Nous retournons alors Praca Popular où nous passons une bonne partie de la nuit au bar Agua Doce. Nous rencontrons, grâce à mon chétif portugais, et surtout mes grands talents d’entremetteuse, deux Brésiliennes avec qui nous passons le reste de la soirée. Sur le chemin du retour, j’impressionne tout le monde (et moi-même) en indiquant la route en portugais au taxi complètement perdu.Encore une très bonne soirée inattendue.
Jeudi 2 septembre.
Un rayon de soleil vient titiller mon œil gauche. Le ventilateur ronronne, brassant l’air chaud de ma petite chambre. Un coq chante derrière ma porte. J’émerge doucement. Un rapide coup d’œil à ma montre et, vérité oblige, je bougonne un « et  meeerde encore endormi. J’étais censée partir pour Nobres à six heures, il est huit heures et demie. Fait étrange pour toute personne me connaissant bien, ceci est ma première grasse matinée depuis mon départ de Sao Paulo. Je me lève généralement vers six ou sept heures pour profiter de la journée, quelque fois plus tôt pour attraper un bus.
J’ai donc royalement loupé les eaux claires de Nobres et planté le pauvre Joa. Je me prépare rapidement et file en ville acheter du crédit pour appeler Odette. Je me laisse distraire par la boutique d’artisanat de la FUNAI, la fondation de protection des Indiens, et ressors de la boutique parée de jolis colliers et bracelets indigènes. Une fois mon portable rechargé, j’appelle Odette pour lui demander si je peux venir aujourd’hui. Elle me donne le feu vert entre deux « ma chérie» et « ma fille» puis me conseille vivement avant de raccrocher, d’aller voir le «merveilleux shopping Pantanal». Je raccroche un peu perplexe. Qu’est-ce que peut bien avoir de particulier ce shopping ? Un centre d’artisanat indigène ? Une architecture loufoque témoignant de la modernité croissante de la ville ? En débarquant dans le hall je constate qu’il n’en n’est rien. C’est bel et bien un grand centre commercial dédié aux boutiques de vêtements et autres accessoires de mode. Me retrouver là, avec mes colliers indigènes et mon sac-à-dos, entourée de Brésiliennes perchées sur d’interminables talons et chargées de sacs siglés des plus grandes marques… La situation est comique ! Je profite quand même de l’air conditionné et d’internet pour prévenir les Manook que je pars pour Chapada en sirotant un jus de fruits d’Amazonie. À chaque fois que j’en ai l’occasion, je commande un jus dont le nom est le plus mystérieux possible. Ce petit jeu me réserve de bonnes ou moins bonnes surprises. Je découvre des jus d’un marron suspect qui se révèlent être doux et sucrés alors que d’autres, d’un très joli rose, sont d’une amertume à la limite du soutenable. La quantité de fruits en provenance d’Amazonie est impressionnante. J’ai hâte de pouvoir goûter tout ça une fois sur place !
En fin d’après midi, je monte dans le bus pour Chapada. Deux heures de routes pour me rapprocher de la jeunesse vagabonde de mon père. Mais ceci est une autre aventure… Et c’est le cas de le dire !





















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